La Crimée après Wrangel

Intervention de monsieur Alexis Grigorieff, président de l’Union des Descendants des Combattants Russes de Gallipoli (UDCRG) sur le thème de « La Crimée après Wrangel » à la conférence historique sur le « Grand Exode Russe » organisée le 1er décembre 2020 par le CRSC.

Chers amis de la Russie,
Chers amis de l’histoire russe,

Bonjour,

C’est avec une grande joie, ainsi qu’une grande appréhension, que je prends aujourd’hui la parole devant vous pour évoquer une page de l’histoire russe qui date désormais de cent ans.

Je tiens tout d’abord à remercier les organisateurs, ainsi que toutes les personnes ayant permis par leur travail et leur dévouement, la tenue en ces jours compliqués de pandémie, de cette table ronde virtuelle sur le thème du centenaire du Grand Exode Russe. Je voudrais ainsi nommément remercier Pierre Brun de Saint Hippolyte sans lequel rien n’aurait pu avoir lieu.

Il est très important, je pense, en ces «jours sombres » où le négationnisme prend parfois le dessus sur la Vérité historique, de remettre l’accent sur des faits historiques que personne ne devrait pouvoir contester. Malheureusement, nous sommes aujourd’hui souvent confrontés à des mensonges organisés, construits sur une logique fallacieuse ou des contre-vérités, à des malversations intellectuelles orchestrées sur la base de sophismes éhontés, ou bien encore, tout simplement confrontés à des gens malhonnêtes qui exploitent la crédulité de certains pour leur fournir une version remaniée de l’histoire, tout en cachant des faits historiques importants, voire en réécrivant, selon leur gré, des pages entières de notre histoire.

Bienheureusement, dans notre cas, semblables manipulations nous ont été épargnées, et nous avons pu écouter, avec beaucoup d’intérêt et de plaisir, les récits des différents interlocuteurs qui ont relevé le défi, pour certains, de nous faire découvrir des pans assez largement méconnus de cette période de l’histoire russe.

Comme vous pouvez l’imaginer, il ne m’est tout sauf aisé d’intervenir à la suite de ces brillants exposés, et c’est donc avec beaucoup d’humilité et d’appréhension que je vais vous exposer quelque faits, datant d’il y a maintenant cent ans, qui justifient l’Exode auquel ont été contraints nos grands-parents.

C’était il y a exactement cent ans, en novembre 1920, que nos grands-parents, combattants de l’armée Russe du général baron Piotr Nikolayevitch Wrangel, quittaient à tout jamais leur terre natale de Russie. 126 bateaux de différents tonnages et battant différents pavillons, ainsi que nous l’a fort bien expliqué Pascal de Romanovsky dans son exposé, ont accueilli à leur bord environ 150.000 personnes. (145.693 exactement, selon certaines sources).
Ces personnes étaient aussi bien des militaires que des civils, et toutes les strates de la population russe y étaient représentées ; tant nobles que membres du clergé, paysans, fonctionnaires, marchands, enseignants, population de tous âges confondus.
La Russie hors frontières, qui allait se reformer en exil, possédait tous les atouts pour pouvoir survivre en totale autarcie intellectuelle, culturelle, sociétale et spirituelle. Il ne lui manquerait, à tout jamais, que sa terre natale Russe.

Ainsi, après avoir mené avec brio une réforme paysanne et avoir totalement réorganisé, d’une façon remarquable, les institutions locales, le gouvernement Wrangel devait rideau baisser en éditant son dernier « prikaz », son dernier ordre du jour, dans lequel « il ne pouvait rien promettre à personne, mais n’abandonnerait personne en Crimée contre sa volonté ».
Le 11 novembre 1920, l’isthme de Perekop ne pouvant plus être défendu, le passage vers la Crimée était désormais ouvert aux bolchéviques. Par conséquent, le commandant suprême de l’Armée Russe n’avait d’autre choix que de décider l’évacuation de ses troupes. Dans son dernier ordre du jour, le Général prononcera ces mots pleins d’émotions et de tristesse : «Tous ceux qui ont partagé le chemin de croix de l’Armée Russe, civils et militaires, fonctionnaires et familles, qui seront en danger du fait de l’arrivée de l’ennemi, seront évacués ». Ainsi commence le Grand Exode Russe, avec l’évacuation. L’embarquement s’effectuera dans cinq ports de la mer Noire et, comme promis par le commandant en chef, personne ne sera laissé sur place contre son gré.

Mais certains malheureux crurent à la déclaration de promesse d’amnistie que Frunze avait fait parvenir aux forces de la Russie Libre, et restèrent en Crimée. Dans un message adressé au général Wrangel, Frunze promettait amnistie et pardon complet à tous les combattants Blancs qui rendraient leurs armes.

Ainsi, l’une des premières mesures entreprises par l’armée prolétaire bolchévique, menée par le « camarade » Frunze à son entrée dans Sébastopol, le 26 novembre 1920, fut de massacrer plus de 500 ouvriers des docks, pour avoir aidé à l’évacuation des forces Blanches.

Ainsi commenceront massacres et représailles au sein de la population de Crimée, ainsi que de tous les malheureux naïfs ayant prêté foi aux « paroles fraternelles » du « camarade  Frunze ».

Les malheureux qui réussirent à s’échapper des villes occupées par l’armée rouge relatent que les exterminations dirigées par le communiste hongrois Bela Kun, furent massives ; dirigeant du Comité révolutionnaire de la Crimée, maniaque sanguinaire à la solde des Soviets, aidé par la non moins zélée Rosalia Samoilova Zemliatchka, dont l’un des surnoms était « Le Démon ».

Tous deux personnages en vue du parti bolchevique, Bela Kun et Rosalia Zemliatchka vont littéralement noyer la Crimée dans le sang de leur victimes innocentes, dont la plupart avaient cru aux promesses d’amnistie de Frunze.

Mais les ordres étaient clairs : Trotzki écrivit une dépêche au comité révolutionnaire bolchévique de Sébastopol en lui indiquant que : « La Crimée est comme une bouteille et, tant qu’il y aurait encore un combattants Blancs ou un contre-révolutionnaire, il ne s’y rendrait pas ». Ce message, tout à fait explicite, de Trotzki, a attisé la fureur meurtrière des responsables bolchéviques en provoquant l’une des pages les plus sanglantes de la terreur rouge, actée officiellement par les hautes instances bolchéviques le 5 septembre 1918 (pour mémoire).
A la date du 29 novembre 1920, les Nouvelles du comité révolutionnaire bolchévique de Sébastopol publièrent une première liste, non exhaustive, de personnes fusillées. Selon cette publication, leur nombre est de 1.634, dont 278 femmes. Le 30 novembre, le journal publiait une seconde liste de 1.202 fusillés, dont 88 femmes. Rien que durant la première semaine d’occupation de l’armée rouge, 8.000 personnes furent fusillées à Sébastopol.

La terreur rouge fera, selon certaines sources, 50 000 victimes (journal Narod), d’autres données statistiques parlent de 100.000, 120.000 ou même 150.000 meurtres. Officiers, bourgeois, prêtres, paysans, ouvriers, personne ne sera épargné. La Crimée sera surnommée, « Le cimetière Russe ».

Les jugements, quand jugement il y a, sont sommaires et se déroulent selon le concept de l’appartenance de classe. Martin Ivanovitch Latsis, membre éminent de la Tcheka, écrit le 1er novembre 1918 dans le journal de la Tchéka «Krasnii Terror »: « Nous ne faisons pas la guerre à des individus, nous exterminons la bourgeoisie en tant que classe. Ne cherchez pas, dans votre enquête, des indications ou des preuves des actes ou des paroles antisoviétiques de l’accusé. La première question que vous devez lui poser est : quelles sont son origine, son éducation, ses études, sa profession. Ce sont les réponses à ces questions qui doivent régler le sort de l’accusé. »

A partir de ce moment, la Crimée vivra au rythme des exactions. On fusille, on sabre, on torture, la Russie entre dans les ténèbres.

Pour confirmer la directive de Trotzki, son adjoint Sklianski, envoie une nouvelle dépêche : « La guerre ne sera pas terminée tant qu’il y aura encore un seul officier Blanc en Crimée ».

Sergueî Melgounoff exposera, avec beaucoup de force et de détails difficilement supportables à la lecture et à l’imagination, la fin de ces malheureux, qui n’auront pas bénéficié de la chance, de l’opportunité ou de la présence d’esprit de quitter leur sol russe. Il décrira également l’insupportable horreur du «communisme de guerre» et des méthodes inhumaines grâce auxquelles les bolchéviques ont pu se maintenir au pouvoir.

Dans la ville de Kertch, les bolchéviques coulent des barges remplies de condamnés à mort, pour économiser les munitions ; à Yalta et Sébastopol, on sort sur des civières les condamnés des hôpitaux pour les fusiller. Soldats, officiers, médecins, instituteurs, infirmières, ingénieurs, prêtres, paysans, personne n’échappera aux massacres.

Le correspondant du journal « Roul » atteste d’une vision des plus terrifiantes, en décrivant les rangées de cadavres pendus tout au long du prospekt de Nakhimov, ainsi que dans toute la ville, où lampadaires, arbres et monuments sont utilisés pour pendre ces innocents. On arrête civils et militaires dans la rue et, sans le moindre jugement, on les pend sur place. La terreur rouge n’est pas une figure de style ; la population, glacée d’effroi, se terre dans les caves et les greniers, pour survivre.

Ainsi se jouait la survie en Crimée, à la suite du départ de l’armée Russe du général Wrangel. Nos grands-parents, dans leur malheur relatif, ont eu cette incommensurable chance de pouvoir émigrer et ainsi, de survivre aux représailles. Il est important, aujourd’hui, que cette vérité historique soit proclamée, afin que le citoyen russe comprenne la tragédie et l’inhumanité de cette période.

Rosalia Zemliatchka, que l’on surnommait aussi « le Démon », est l’un des personnages, avec Bela Kun, représentant jusqu’à son paroxysme le visage de bourreau de la population russe de Crimée. Il est incroyable que jusqu’à ce jour, ce personnage « diabolique » soit inhumé, aux côtés des autres bourreaux du peuple Russe, dans le plus prestigieux des endroits en Russie, devant les murs du Kremlin, sur la Place Rouge.

Cent ans après le Grand Exode Russe, et 30 ans après la fin de l’URSS, il est inacceptable, pour tout Russe, que les places d’honneur, dans la Russie actuelle, soient encore réservées aux bourreaux du peuple russe.

Quel exemple pour nos générations futures!

Pour terminer sur une note positive, il y a aujourd’hui en Russie, heureusement, aussi des gens, – malheureusement trop peu il est vrai -, qui défendent la vérité historique et s’élèvent par leurs voix contre un mensonge organisé.

Ici, je voudrais citer tout particulièrement le Métropolite Hilarion de Volokolamsk, président du département des relations extérieures du Patriarcat de Moscou, qui a exprimé à nouveau, dans une interview du 19 novembre 2020, sa position contre le négationnisme orchestré en Russie : «il existe des faits, des chiffres, des ossements, personne ne peut donc continuer à nier cette évidence historique; il n’est plus possible d’éluder les crimes et de mettre sur le même plan les victimes et les bourreaux.»

Eis polla eti despota, Monseigneur !

Pour conclure, nous espérons par conséquent qu’en cette année du centenaire du Grand Exode Russe la vérité triomphera enfin, afin que la mémoire de chacun retrouve sa place selon ses mérites envers la Russie Eternelle.

Alexis GRIGORIEFF
Président de l’Union des Descendants des Combattants Russes de Gallipoli (UDCRG)
Paris, le 1er décembre 2020.